Mercredi 12 janvier 1916

De Une correspondance familiale

Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Campagne-lès-Hesdin) à son fils Louis Froissart

original de la lettre 1916-01-12 pages 1-4.jpg original de la lettre 1916-01-12 pages 2-3.jpg


12 Janvier

Mon cher Louis,

J’ai attendu l’arrivée du courrier avant de t’écrire, espérant avoir de tes nouvelles, mais il n’y avait rien de toi. J’espère que c’est bon signe. Et maintenant me voilà un peu pressée par l’heure. Après la grande lettre de ton papa[1], tu es d’ailleurs si bien documenté, que les nouvelles à te conter sont peu nombreuses. Nous venons de recevoir une lettre de Pierre[2] du 5, toujours au repos, dormant 12 heures pour économiser le luminaire, et arrivant aisément à dormir.

Dire que tu deviendras peut-être aussi comme cela après 5 mois de campagne. Mais espérons que tu ne feras pas 5 mois de campagne ! Il nous donne sa nouvelle adresse, c'est-à-dire le secteur postal 151 qui remplace le Bureau central militaire (41e Régiment, 4e [Batterie], Secteur postal 151) – c’est tout.

Ton papa a été ce matin à Montreuil où il a vu, au passage à niveau, gardant la voie, un avoué de Douai, M. Delsaux qui lui a confirmé le bruit persistant connu à Douai de la mort d’Henry[3] et connu par conséquent de ses parents[4]. Il a reçu dernièrement une lettre de Douai. Il ne sait pas si on a une certitude. Que ce serait triste ! je veux encore espérer pour lui comme pour André[5]. Nous venons d’avoir encore par Combié une preuve qu’il ne faut pas désespérer. On a connu à Tarascon qu’un jeune homme disparu depuis le mois d’Août avait été vu dans un camp de prisonniers par une ancienne bonne allemande de la famille qui avait quitté au moment de la déclaration de guerre ; elle dit que, dans ce camp, les prisonniers n’ont pas le droit d’écrire… Pauvre Combié, il vient de perdre sa sœur, ce doit être pour lui non seulement un très grand chagrin et un grand vide, car elle me paraissait être l’âme de leur intérieur, mais une cause de grand souci, car il se trouve avoir seul la charge de son père très âgé et presque aveugle ! je veux dire la charge des soins à lui donner ce qui va changer ses conditions d’indépendance.

Je songe à partir bientôt pour Paris et, je pense, pour la Suisse afin d’y étudier la possibilité d’un voyage que je rêve de faire à travers l’Allemagne.

Je suis encore une fois remise sur pied, c’est le cas d’en profiter, mais le vin de quinquina qui convient à ma génération (sinon à celle qui me suit) va me donner des forces herculéennes.

Je t’embrasse tendrement, mon petit et je réclame des nouvelles souvent. Rien qu’un mot si tu veux sur une de ces cartes quand tu n’as pas le temps de faire plus. On pense beaucoup à toi à Brunehautpré et on en parle aussi….

Emy


Notes

  1. Damas Froissart.
  2. Pierre Froissart, frère de Louis.
  3. Henry Parenty.
  4. Henri Parenty et son épouse Madeleine Decoster.
  5. André Duméril, disparu depuis septembre 1914.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mercredi 12 janvier 1916. Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Campagne-lès-Hesdin) à son fils Louis Froissart », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_12_janvier_1916&oldid=55412 (accédée le 8 août 2022).

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