Mardi 28 février 1871

De Une correspondance familiale

Lettre d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) à son beau-frère Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1871-02-28 pages1-4.jpg original de la lettre 1871-02-28 pages2-3.jpg


Mon cher Charles[1]

Que de désastres et de douleurs depuis que nous nous sommes quittés, nous ne pouvions croire que pour notre pauvre pays et notre pauvre famille la mesure serait si complète. Il faut bien du courage pour envisager froidement la position que nous nous sommes faite et pour ne pas désespérer de l'avenir. Il semble que l'on vit au milieu d'un rêve ; on comprend à peine les événements qui se succèdent et on n'a pas encore bien nettement conscience de ses malheurs. Le vide qui s'est fait parmi nous est bien grand, et chaque jour le creuse davantage ; nous aimions tant notre pauvre Julien[2], il le méritait si bien que le temps ne pourra que nous faire plus vivement sentir sa perte. C'était notre benjamin à tous, nous nous le disputions et, il aurait été mon frère de père et de mère, que je n'aurais pas eu pour lui plus d'affection et d'estime. Je ne puis penser à lui sans avoir le cœur navré. Lui le plus jeune et le meilleur il est parti le premier ne nous laissant que le souvenir de toutes ses bonnes et solides qualités et tout ce que je ressens je sais que vous le sentez aussi. Vous et Eugénie[3] l'aimiez à la fois comme un frère et comme un fils. Quand on est unis comme nous le sommes il est bien dur de voir se briser un des liens les plus chers. Le Lundi soir[4] Julien était venu passer la soirée avec moi, à me conter sa vie de soldat ; il était gai et confiant dans l'avenir, il venait de faire deux reconnaissances avec son bataillon et il n'en avait parlé qu'à moi pour ne pas attrister et inquiéter ses parents[5] ; vers onze heures il descendit voir Aglaé[6] et mon père[7] et resta encore plus d'une heure au coin du feu à causer aimablement et gentiment comme il savait le faire puis il rentra pour retourner le lendemain matin au fort[8]. C'est la dernière fois que nous l'avons vu, le jeudi matin on m'apporta une lettre du major, que je connais depuis longtemps, m'annonçant sa blessure et à cette heure-là il avait déjà succombé. Vous savez avec quel courage, quel héroïsme il a supporté et ses douleurs et le chagrin qu'il avait de nous quitter tous ; vous lirez l'admirable lettre qu'il m'écrivait quelques heures avant sa mort, pensant à tous s'oubliant lui-même. Vous ne sauriez croire combien les circonstances au milieu desquelles il se trouvait depuis la guerre avaient révélé chez lui de courage et d'abnégation, il était impossible d'avoir à la fois autant d'énergie et de douceur. Il a montré qu'il n'avait pas seulement une âme affectueuse bonne et honnête mais aussi ferme et patriotique.

Pour notre bonne mère[9] c'est un coup affreux qu'elle a reçu avec une résignation admirable mais la plaie de cœur ne se guérit pas elle s'avive de plus en plus ; sa tristesse augmente de jour en jour. Quant à Aglaé, je l'admire, elle supporte sa peine comme je suis sûr que le fait Eugénie, en consolant les autres et en faisant le bien autour d'elle. Elle a bien rempli son rôle pendant toute cette longue et terrible guerre et elle nous a été bien utile c'est la femme du devoir et c'est une véritable consolation de voir combien elle aime et entoure la pauvre mère. Malgré toutes nos fatigues, malgré nos chagrins la santé d'Aglaé est bonne elle s'est même raffermie et cependant depuis le mois de Septembre elle n'a pas eu un instant de repos : d'abord l'ambulance du Jardin, puis celle de la Sorbonne, puis les malheureux du quartier à visiter et à secourir ; c'était navrant de voir mourir les petits enfants auxquels on ne pouvait plus donner à manger ; le nombre des misères à soulager était et est encore énorme Aglaé y a bien travaillé. Vous savez qu'elle ne nous a pas quittés un seul instant, même pendant qu'on bombardait le Jardin et que nous ne pouvions coucher que dans les caves. Jamais elle n'a dit un mot pour m'empêcher d'aller à mon poste et de faire mon devoir et cependant ça devait bien lui coûter surtout après la perte du frère qu'elle aimait tant.

Mon cher Charles nous avons de bien bonnes femmes et nous devons à la bonne mère qui nous les a élevées une fameuse reconnaissance, entourons-la le plus possible c'est la seule manière d'adoucir son chagrin ; que je voudrais vous voir tous ici, plus on est malheureux plus on a besoin d'être ensemble et nous avons été si loin les uns les autres.

C'est demain que les Prussiens entrent dans Paris plaise à Dieu que tout s'y passe avec ordre, mais avec une population comme la nôtre on peut tout craindre des fous et des scélérats à la remorque desquels se traîne une foule stupide d'ignorance et de vanité ; ce n'est plus le jour de s'opposer à l'entrée des Allemands, nous payons le prix de nos fautes ; il faut accepter l'épreuve et profiter de l'expérience que nous devons avoir acquise. C'est le travail seul et l'ordre qui peuvent nous sauver, on le comprend dans toute la france excepté à Paris où le temps se passe en parades et en manifestations où l'on crie à la trahison pour expliquer des désastres que l'on doit à l'incurie, à l'indiscipline et au désordre, où l'on préfère tout accuser excepté soi-même et où aujourd'hui on fait taire ceux qui crient Vive la france pour les forcer à crier vive la république. Il y a bien à faire avant d'arriver à la régénération aussi ne désespérons pas. Embrassez bien pour moi Eugénie ainsi que <nos> chères petites filles[10] que je voudrais bien voir.

votre bien affectionné

Alphonse Milne-Edwards

28 février 1871


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Julien Desnoyers, blessé le 4 janvier est mort le 5.
  3. Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff.
  4. Lundi 2 janvier 1871.
  5. Jules Desnoyers et son épouse Jeanne Target.
  6. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  7. Henri Milne-Edwards.
  8. Le fort d’Issy.
  9. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  10. Marie et Emilie Mertzdorff.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 28 février 1871. Lettre d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) à son beau-frère Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_28_f%C3%A9vrier_1871&oldid=40928 (accédée le 29 juin 2022).

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