Mardi 26 novembre 1878

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1878-11-26 pages 1-4.jpg original de la lettre 1878-11-26 pages 2-3.jpg


Paris 26 Novembre 1878.

Mon Père chéri,

Bien qu’Emilie[1] t’ait écrit hier et que rien ne se soit passé [d’intéressant] depuis ce moment-là il me semble que je peux bien encore venir te faire une petite visite, ce sera pour réparer les jours où nous manquons à l’envoi de notre journal, ou les jours où nous écrivons à la vapeur ce qui arrive souvent n’est-ce pas ?
Pauvre père, tu es si bon, c’est ta faute si nous abusons parfois de ton indulgence.

Si tu savais comme en ce moment je me réjouis de ne pas sortir ! C’est un vrai déluge dehors et il fait si sombre que je viens d’être forcée de quitter mon bureau et de me coller à la fenêtre quoiqu’il ne soit que 3 heures ! Aussi nous avons des bien beaux projets pour cette après-midi tranquille, et je doute que nous en réalisions la moitié mais c’est tout de même agréable les projets (tu sais que j’ai un faible pour eux) et on finit toujours par en faire quelque chose. Je suis bien contente de la manière dont s’organise mon travail de l’hiver tout ce que je fais m’amuse et m’intéresse énormément et je crois vraiment que je puis en bien profiter. Je ne sais pas ce que je voudrais sacrifier, tous mes cours sont si bien faits cette année que je puis pas dire celui que je préfère. Il n’y a que le pauvre piano que je néglige un peu, mais je ne suis pas musicienne et ne le serai jamais, si je n’avais pas pris tant de leçons dans toute ma vie je crois bien que je le laisserais, mais ce serait dommage après toute la peine qu’on s’est donnée pour moi, je veux donc entretenir seulement le peu que je sais et arriver, si c’est possible, à déchiffrer un peu moins mal, voilà toute mon ambition.
Si tu savais comme je plains les malheureuses jeunes filles qui sont réduites pour toute distraction à tirer l’aiguille toute la journée, remplaçant seulement la tapisserie par la dentelle et la dentelle par le crochet ! et souvent pour arriver à faire avec beaucoup de peine quelque chose d’inutile et de généralement laid ! Mais il ne faut pas que je devienne méchante ; tout ce que je peux faire c’est de te sauter au cou et de te remercier de nous avoir mises à même de trouver beaucoup de plaisir ailleurs.

Nous avons reçu ce matin une longue lettre de bonne-maman[2] qui nous a fait bien grand plaisir et dont je te prierai de la remercier en attendant que nous le fassions directement. Cette chère bonne-maman me reproche d’avoir trop d’humilité (parce qu’elle me voit avec des yeux de grand’mère mais j’espère que tes yeux de papa qui doivent avoir un voile d’indulgence de moins, quoiqu’ils en aient bien des épaisseurs, j’espère me connaissent mieux). Et bien je vais te montrer comme cela me réussit de me vanter.
Après le déjeuner je descends chercher des poires et j’admire de tout mon cœur qu’elle se conservent si bien : « c’est étonnant, je n’en ai pas encore trouvé une de pourrie sur les étagères du bas, il faudra que je dise cela à papa jusqu’à présent il n’y en a pas une de perdue ce sont vraiment des poires bien employées. Dans le haut ce sont les bons-chrétiens d’hiver[3] je suis bien sûre que ceux-là sont intacts. » Cependant aujourd’hui pour la 1ère fois je prends le marchepied et j’examine mes pupilles des étages supérieurs : hélas ! j’avais complètement oublié qu’à côté des bons chrétiens j’avais fait mis tous les Saint-Germain, et les Saint-Germain m’ont montré un peu tard par leurs tristes mines qu’ils auraient voulu être mangés plus tôt ! En voilà une étourderie ! heureusement qu’ils étaient fort peu nombreux et le mal n’est pas grave.

Nous allons décidément quitter Mme Lima[4] et tante[5] lui a acheté un bon manteau d’hiver que nous allons lui donner ; ce sera une bonne manière de la remercier et en même temps une charité car la pauvre femme est bien malheureuse moralement et financièrement parlant.

Adieu, mon Père chéri, je t’embrasse aussi fort que je t’aime, tu sais si c’est beaucoup.
Your little child,
Mary


Notes

  1. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  2. Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril.
  3. Les bons-chrétiens d’hiver et saint-germain sont des poires d’hiver qui se mangent crues.
  4. Mme Lima est leur professeur d’allemand.
  5. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 26 novembre 1878. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_26_novembre_1878&oldid=40910 (accédée le 7 février 2023).

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