Dimanche 9 mars 1879

De Une correspondance familiale


Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


original de la lettre 1879-03-09 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-03-09 pages 2-3.jpg


Paris 9 Mars 79.

Mon cher Papa,

Qu’as-tu pensé de moi en recevant ton courrier d’hier ? Je suis honteuse encore quand je pense à l’informe petit chiffon de papier que je t’ai envoyé et dans lequel je ne te disais absolument rien, mais c’est toujours comme cela quand on est pressé ; moins on a de temps devant soi et moins on trouves ses mots ; enfin ma lettre a suffi pour te donner une rapide esquisse de notre journée et pour te dire que nous pensons bien à notre pauvre petit père souffrant ; je ne me trompais pas en t’annonçant que nous allions avoir une journée très agitée, après t’avoir dit mon petit bonjour je me suis précipitée dans ma chambre pour m’habiller puis nous sommes parties en voiture à Saint-Augustin ; toute la famille s’y trouvait réunie et Mme Lafisse[1] nous a emmenées chez elle où nous avons admiré tous les cadeaux qu’on a déjà fait à Hortense[2] ; tante[3] va s’occuper du tien mais nous ne sommes pas encore complètement fixées sur l’objet. M. Aubry était là, Hortense est toujours dans la joie, dans le ravissement mais elle paraît très fatiguée.

De là nous avons été voir Mme Denormandie[4] puis Mmes Gastambide[5] et Chauvet[6] ; il était 2h ½, nous sommes alors allées sur le boulevard pour nous occuper de l’amusante question des chapeaux pour le mariage mais nous n’avons pas encore réussi c’est vraiment bien difficile et surtout bien ennuyeux. De là nous nous sommes rendues au cours de géographie[7] et enfin au cours d’anglais[8] aussi en rentrant ici nous nous disions très fatiguées ; tu crois peut-être (comme nous le croyions du reste) que nous allions rester toute la soirée à nous reposer, pas du tout. Oncle[9] en nous voyant revenir nous demande en riant si nous avons envie d’aller au spectacle, nous immédiatement de répondre que oui, tante dit la même chose et nous nous mettons à table ; au milieu du dîner oncle envoie chercher une voiture mais nous étions toujours incrédules, cependant il a bien fallu croire à la réalité et à 7h ½ nous partions tous les 4 pour la Porte Saint-Martin voir les Enfants du capitaine Grant[10]. Tu devines notre joie ; oncle trouve tout de suite d’excellentes places (une loge de face) et nous arrivons juste une minute avant le lever du rideau. Nous nous sommes énormément amusées, il y a eu 14 tableaux avec de très jolis décors. Le rôle du savant Paganel était admirablement bien joué. Enfin comme tu vois nous avons passé une délicieuse soirée.

Mardi nous devons avoir à dîner en plus de la famille ordinaire[11] les Lafisse[12] et M. Aubry avec bon-papa et bonne-maman[13] nous serons fort nombreux il y a longtemps que cela ne nous est arrivé ; je te préviens de ce dîner pour ne pas te prendre au dépourvu mais mon Père chéri, tu sais il ne faut pas que cela t’effraie car tu pourras bien te retirer si tu veux et puis c’est la simple famille reçue comme d’ordinaire. Quel bonheur de te revoir mon bon Papa chéri, oh ! que je voudrais donc savoir déjà que ton pied va bien par un beau temps comme celui que nous avons on ne devrait jamais être malade.

Adieu, ou plutôt au revoir mon petit Père ; c’est probablement la dernière lettre que nous t’écrirons car tu n’en pourrais plus recevoir d’autre.
Je t’embrasse de toutes mes forces en attendant Mardi matin.


Notes

  1. Constance Prévost, épouse de Claude Louis Lafisse.
  2. Hortense Duval, qui va épouser Marcel Aubry.
  3. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  4. Marguerite Amélie Guyot-Sionnest, épouse de Victor Paul Denormandie.
  5. Emilie Delaroche, épouse d’Adrien Joseph Gastambide.
  6. Adrienne Gastambide,épouse d’Alphonse Chauvet.
  7. Cours de géographie donné par Caroline Kleinhans.
  8. Cours d’anglais donné par Céline Silvestre de Sacy, épouse de Frédéric Foussé.
  9. Alphonse Milne-Edwards.
  10. Les enfants du capitaine Grant, drame-féérie en 5 actes et 15 tableaux de Jules Verne et Alphonse D'Ennery, donné pour la première fois au Théâtre de la Porte Saint-Martin en décembre 1878, avec Ravel [Pierre Alfred Ravel, 1811-1881] dans le rôle de Paganel.
  11. La famille Milne-Edwards.
  12. Claude Louis Lafisse et son épouse Constance Prévost.
  13. Jules Desnoyers et son épouse Jeanne Target.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 9 mars 1879. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_9_mars_1879&oldid=39720 (accédée le 14 août 2022).

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