Dimanche 25 avril 1880

De Une correspondance familiale


Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (épouse de Marcel de Fréville) (en voyage de noces à Launay-Nogent-le-Rotrou)


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Vieux-Thann 25 avril 80

Ma petite Dame toute chérie

te dire que j’ai eu grand plaisir à te lire te savoir bien heureuse, bien aimée comme nous l’espérions tant, vous savoir tous deux contents, ne faire qu’un comme il doit être dans un ménage uni & heureux, tout cela pour un cœur de père est bien doux, il me semble vous voir vous entendre & être avec vous.
Avant de quitter Paris, j’avais quelque velléité d’aller vous surprendre pour quelques heures à Launay, mais il me semblait qu’il était trop tôt & j’ai quitté le cœur un peu gros, mais content de ne pas l’avoir écouté, ne vais-je pas bientôt vous voir & c’est plus que je n’ai l’habitude d’avoir.
Je n’ai nulle peine à vous croire tous deux aussi heureux qu’il est possible de l’être ici-bas, & si ce bonheur ne continue pas dans tous les ménages comme il a débuté c’est que l’on ne s’est pas donné la peine de continuer comme l’on a si bien commencé, de vivre l’un par l’autre, que de part & d’autre le moi disparaisse & que le toi soit tout, mais absolument tout & je puis vous assurer par expérience trop courte, que rien est plus facile de prolonger cette félicité, tant que Dieu vous laisse ensemble. Comme l’un ne peut être heureux sans que l’autre le soit aussi, il faut cet accord complet dont vous jouissez si bien en ce moment.
Mais je remplirais ainsi mes 4 petites pages à vous dire des choses que vous savez très bien tous deux car tous deux avez bon & noble cœur.

Ce que tu ne sais pas c’est que sœur Bonaventure a donné en ton honneur une grande fête à ses sœurs & ses enfants, une vraie fête qui a été autorisée par le Kreisdirector[1] qui a dû donner permission de manquer ce jour l’école ; Grand & splendide dîner de 130 couverts auquel Thérèse[2] a contribué par 300 tartelettes & était l’une des rares invitées. Menu copieux sinon très varié, Potage, bœuf avec hors d’œuvre [Noodles[3]] à profusion avec 3 gigots de veau. Kugelhuff[4] & crème au chocolat, dessert, vin & pour toutes les sœurs une bouteille de champagne qui a fait une gaie clôture.
Promenade dans les Montagnes & le soir un goûter monstre au billard, où faute d’assez de sièges l’on s’est assis par terre. Aussi que de cantiques que de chansonnettes à la louange de Monsieur & Mme de fréville[5]. J’allais oublier le principal M. le Curé[6] de Thann a dit la messe à la chapelle de l’Orphelinat, l’on y a chanté & l’on a parlé de toi de la manière la plus touchante, la Thérèse me dit y avoir pleuré & vu couler plus d’une larme. C’est gentil comme tu le vois, vous n’êtes pas encore tout à fait oubliées à Thann.
Ce jour plus d’un a prié pour vous pour la continuation de votre bonheur & si Saint Pierre n’a pas été prévenu à sa porte, il ne devait pas comprendre toutes ces pétitions à heure fixe.
C’est un bien doux murmure que celui de tant d’affections diverses, qui vous arrivent à de certaines heures solennelles.

Je n’ai du reste rien de bien particulier à t’écrire d’ici si ce n’est qu’à te demander pardon pour ma dernière que j’ai écrite en dormant, je n’en pouvais littéralement plus & je me suis laissé allé au sommeil ce qui ne m’est pas arrivé depuis longtemps.

ta chère tante[7] m’écrit Émilie[8] est très fatiguée ce qui ne doit pas nous étonner & j’attends une lettre qui me dira qu’elle se trouve reposée & toute prête à se refatiguer pour son cher petit Ménage que l’on pourrait croire bien exigeant si l’on ne le connaissait pas si bien.
J’aurais dû écrire à Marcel[9] pour lui dire que la caisse en fer n’est pas commandée parce qu’elle est tout à fait impossible dans l’armoire de la chambre à coucher. Il n’y a que 33 cm de profondeur & comme les parois ont déjà 17 cm d’épaisseur pour garantir du jeu, il ne resterait qu’un espace de 16 cm ce qui est insignifiant & impossible. l’on aura un meuble en fer que l’on placera où l’on voudra une fois la maison finie. Le jour de mon départ j’étais encore au pavillon[10], il y avait 3 peintres, mais l’on m’a promis 5 [peintres] [ ] dès la semaine prochaine l’on compte coller les papiers & je crois que tout sera terminé dans 3 2 semaines 15 jours. Du reste vous verrez encore mieux à votre retour à Paris, avant de venir faire visite à Vieux-Thann.

Je reçois à l’instant une lettre de l’Oncle Georges[11] qui me dit que M. Stoecklin[12] lui écrit que sa fille Marie[13] se marie Lundi prochain c'est à dire demain. & que Jeanne[14] fait sa première Communion le 2 Mai. il continue
Jeanne a reçu il y a 3 jours une charmante lettre de Mme de fréville lui annonçant une bague en souvenir de ton mariage & de sa 1re communion seulement la bague n’est pas arrivée & l’on est allé déjà plusieurs fois à la poste réclamer, sans résultat, je suppose qu’elle est encore à Paris & viens te demander des explications pour pouvoir les transmettre à qui de droit. il paraît que la pauvre petite Jeanne est inquiète qu’elle ne soit perdue ce qui serait un gros chagrin.
Mon Oncle a son beau-frère Schirmer[15] à dîner je viens de lui envoyer des asperges monstres & des concombres ce qui l’a ravi. Comme souvent avec peu l’on fait plaisir.

Tu vois ma chérie que je profite de mon dimanche pour bavarder avec toi & ne crains pas de voler quelques minutes la petite femme à son Marcel que j’embrasse du reste bien car il est bien de moitié avec toi & comme l’un ne va plus sans l’autre il a déjà pris place de bourgeoisie dans bien des cœurs ici & celui du papa est assez large pour qu’il y trouve large hospitalité.
Te dire que je me réjouis bien de vous avoir pour quelques jours ici n’est pas mentir, jamais vérité ne fut plus vraie, en attendant je vous embrasse de tout cœur comme je vous aime
ChsMff
Hier j’ai écrit à Émilie.
Dimanche Midi.

Je voulais encore te parler d’Élise[16] qui vient de me donner des nouvelles de tous les siens. Ils sont tous réunis au Grand-Lemps[17]. M. Bonnard a obtenu un congé de 3 semaines, il a conduit ses garçons[18] à la Mère & Grand-mère[19]. C’est la grand-mère surtout qui est ravie de la campagne & sait admirablement s’occuper de Jardins & bêtes.
Élise me dit que Pierre s’est distingué il a 2 premiers prix & nommé très souvent. Il n’en est malheureusement pas de même de Charles qui devrait travailler comme il ne l’a jamais fait pour pouvoir entrer en 4ème. L’on voudrait le mettre à Bâle ou Mulhouse dans une famille pour lui faire faire allemand, anglais & français, calcul & histoire etc. Ce ne sera pas trop facile à trouver & surtout trouver quelqu’un qui sache le faire travailler. Les parents pensent le mettre dans une école de commerce ; mais un paresseux fera encore bien moins là qu’ailleurs. Pour l’industrie il faut les sciences & par-dessus tout du bon vouloir, du jugement & l’amour du travail. S’il continue ainsi il peut être commis voyageur en Vins, ou homme de lettres. Ces pauvres parents sont bien à plaindre, je n’ai pas encore répondu & suis un peu dans l’embarras car pour rien au monde je me chargerais de ce gaillard.

Ma Thérèse[20] va bien, est-ce grâce à Vichy je n’en sais rien ; la caisse de bouteilles de Vichy m’est parvenue mais contre remboursement de 40 & quelques francs. J’avais cependant écrit que ma commande était déjà payée. C’est une grande administration qui n’a sans aucun doute l’ordre voulu pour retrouver ces bagatelles-là. Marcel aura mon reçu & réclamera son argent ou une nouvelle caisse.


Notes

  1. Kreisdirector : directeur d’un district de l’Empire allemand.
  2. Thérèse Neeff, employée de maison chez Charles Mertzdorff.
  3. Noodles : nouilles.
  4. Kugelhuff,  Kougelhopf, kouglof, kouglouf : pâtisserie alsacienne.
  5. Marie Mertzdorff et son époux Marcel de Fréville.
  6. François Xavier Hun, curé de Thann, ancien curé de Vieux-Thann.
  7. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  8. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  9. Marcel de Fréville.
  10. Le pavillon de la rue Cassette que va occuper le jeune ménage.
  11. Georges Heuchel.
  12. Jean Stoecklin.
  13. Marie Stoecklin épouse Marie Maurice Prudhomme.
  14. Jeanne Heuchel.
  15. Probablement Gustave Schirmer.
  16. Elisabeth Mertzdorff, épouse d’Eugène Bonnard.
  17. La maison des Bonnard au Grand-Lemps dans l’Isère.
  18. Eugène Bonnard a deux fils, Charles et Pierre Bonnard.
  19. Elisabeth Mertzdorff-Bonnard et sa mère Caroline Gasser, veuve de Frédéric Mertzdorff.
  20. Thérèse Neeff.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 25 avril 1880. Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (épouse de Marcel de Fréville) (en voyage de noces à Launay-Nogent-le-Rotrou) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_25_avril_1880&oldid=39538 (accédée le 11 août 2022).

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