Dimanche 15 avril 1917 (A)

De Une correspondance familiale


Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (mobilisé)

original de la lettre 1917-04-15A pages 1-4.jpg original de la lettre 1917-04-15A pages 2-3.jpg


15 Avril

Mon cher Louis,

Nous n’entendons pas le bruit du canon, mais notre imagination y supplée et nous transmet le bruit formidable de la canonnade.

Tu ne nous dis pas si tu as repris tes fonctions de téléphoniste ou si tu es encore conducteur, nous opinons pour la première situation.

M. Martin[1] m’écrit qu’il est en liaison avec le 1er corps. Il est toujours sergent au 5e Bataillon qui est devenu Alpins mais il est attaché au Bureau du Commandant, chargé de la liaison et d’étudier les positions possibles pour l’attaque ou la défense. Ses fonctions le mettent à même de connaître la situation des troupes voisines. Vous rencontrerez-vous ? je le souhaite. Son Bataillon est des premiers à partir en avant. J’ai reçu une lettre de lui hier. Il accepte mon offre de le ravitailler, comme je le fais pour toi ; il avoue qu’il a faim. J’espère que tu reçois les colis mieux que les lettres et que si le cœur manque d’aliment, l’estomac, du moins, n’en manque pas, c’est encore plus important.

Nous avons de bonnes nouvelles des CD.[2] Made est dans l’enthousiasme : elle a été avec Guy à Monaco, à Nice, à Théoule. Mais après quelques jours très beaux, le temps paraissait se gâter. Te rappelles-tu ces paysages enchanteurs ? notre promenade à Saint-Honorat, celle d’Agay et le Cap Martin ? J’ai encore des formules d’enthousiasme que tu as empêché de sortir et qui sont toutes prêtes à m’échapper.

Les oreillons n’ont pas encore fait de nouvelles victimes, mais nous nous attendons à voir tous les enfants[3] s’étager et y passer à tour de rôle. Le vaste hôpital serait plus commode. Anne Marie est soi-disant séparée des autres, mais cette séparation est très théorique : elle est plus sérieuse en ce qui concerne Lucie et la petite Odile.

Les pauvres Midy[4] ont perdu leur fils Albert, le petit rouquin qui est parti avec toi. C’est dommage, c’était le plus solide de leurs enfants et qui paraissait devoir très bien tourner malgré l’éducation ultra laïque qu’il avait reçue. Il avait été placé à Boulogne dans une excellente famille où l’on avait redressé avec le plus grand succès ce que son éducation avait eu de défectueux et vraiment il promettait beaucoup. Les pauvres gens ont déjà perdu leur fils aîné[5] d’une coxalgie, il ne leur en reste qu’un[6] qui ne vaut pas le rouquin, je crois, ni au physique ni peut-être au moral.

Ton papa[7] est allé hier assister à Noisy-le-Grand à un concours de tracteurs agricoles. Michel[8] ne s’est malheureusement pas senti de force à y aller bien qu’il soit mieux. Il passe demain devant une dernière commission.

Nous avons eu Dagens à dîner avant-hier. Il est en civil ; ses vacances de Pâques ont été employées à [Bordeaux] à passer devant des commissions de réforme et à toucher son bras mécanique. Mais le pauvre petit moignon trop court ne peut faire manœuvrer la lourde machine et il reste Gros Jean comme devant avec sa manche repliée. Jacqui[9] a fait le tour de Dagens l’autre soir, très surpris de ne lui voir qu’un bras, et très intimidé par cette étrange constatation, il est allé se réfugier chez sa maman[10] en criant : c’est drôle !... Pauvres héros de la guerre, est-ce là l’hommage que vous réserve la génération actuelle ?

Nous avons eu Flory à déjeuner ce matin ; il a été tout dernièrement à Thann.

Je t’embrasse tendrement, cher enfant, très tendrement et t’envoie toutes les amitiés de ton papa et de tous les frères et sœurs.

Emy


Notes

  1. Edouard Martin.
  2. Guy Colmet Daâge et son épouse Madeleine Froissart (et leurs 3 enfants ?).
  3. Les enfants de Lucie Froissart et Henri Degroote : Anne Marie, Georges, Geneviève et Odile (âgée de quelques semaines) Degroote.
  4. Charles Midy et son épouse Palmyre Beaurain.
  5. Charles Léonard Midy.
  6. Victor Eugène Midy.
  7. Damas Froissart.
  8. Michel Froissart, frère de Louis, convalescent.
  9. Le petit Jacques Damas Froissart.
  10. Elise Vandame, épouse de Jacques Froissart.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 15 avril 1917 (A). Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (mobilisé) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_15_avril_1917_(A)&oldid=53635 (accédée le 18 août 2022).

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