Mardi 23 janvier 1883 (B)

De Une correspondance familiale

Lettre de Paul Duméril (Moulins) à sa tante Eugénie Duméril, veuve d'Auguste Duméril (Saint-Brieuc). Lettre recopiée au XIXe siècle


Lettres de Paul Duméril, ce même jour, 23 Janvier 1883[1].

*

Moulins 23 Janvier 1883.

Ma bien chère Tante,

Vous le voyez, mon père[2], sans se savoir mortellement atteint, va s’approcher des sacrements, et le vœu suprême de ma mère[3] sera exaucé. C’est presque de lui-même, qu’il a pris cette résolution : à la première ouverture que je lui ai faite, de recourir au ministère d’un prêtre, il a répondu : « J’y avais déjà pensé. »

Rendons grâce à Dieu, de ce qu’Il a rappelé à la pratique des sacrements, cette âme qui nous est si chère, et qu’Il a faite si digne de le connaître et de l’aimer, en ses miséricordes infinies : Nous devons, je crois, laisser Dieu accomplir Lui-même son œuvre, sans chercher à nous y ingérer d’une manière indiscrète : nous contenter de prier beaucoup, et proposer quelques bonnes lectures, mais en évitant tout ce qui aurait une apparence de mysticité ou d’exagération.

Nous avions l’ouvrage de l’abbé Bernard[4], que vous nous avez envoyé, et nous en avons commencé la lecture, à mon père. Heureusement, il devient inutile de continuer, et nous pouvons aborder franchement les livres religieux.

Nous ne croyons pas devoir faire, de la médaille de Dom Bosco[5], que vous avez eu la bonté de nous transmettre, un usage, auquel il ne donnerait pas, sans doute, son consentement, et qui, pratiqué à son insu, présenterait peut-être quelque chose de superstitieux.

Avant-hier, les deux médecins qui soignent mon père ont eu une consultation avec le docteur Cornil[6], professeur à la faculté de Paris, que mon père a cru appelé à Moulins par des affaires de famille. Les premières appréciations ont été malheureusement confirmées de tous points. L’emploi du joborandi[7] a été de nouveau écarté, comme ne pouvant nullement convenir au tempérament affaibli de notre bien-aimé malade. Comme supplément au vin diurétique que prend mon père, on a prescrit du vin blanc, coupé, aux deux litres, avec de l’eau de Vichy.

L’hydropisie a encore augmenté : on évalue à douze litres, au moins, l’eau contenue dans l’abdomen, et l’on prévoit qu’il sera nécessaire de recourir à des ponctions, ce qui, je crains, affectera bien mon père. On lui fait actuellement, au bas des jambes, des piqûres, qui l’ont un peu soulagé. Les mouvements sont difficiles : voilà cinq jours qu’il ne descend plus. Du reste, il ne souffre pas, mais il éprouve une grande gêne. Ce qu’il appelle son asthme, provient de ce que les poumons refoulés en haut, par l’enflure du ventre, ne fonctionnent plus librement. Toute aggravation de son catarrhe pourrait devenir fatale. Les médecins pensent que la situation peut se prolonger quelques mois, un an, au plus, mais des complications, que, d’ailleurs, rien ne fait prévoir spécialement, quant à présent, précipiteraient le dénouement, qui, dans tous les cas, autant qu’il est à présumer, ne serait pas subit.

Je n’ai pas besoin de vous dire que mon père conserve toujours sa vivacité et sa netteté d’esprit : la lettre qu’il vient de me dicter[8], vous en est une preuve précieuse. Sa bonté, sa patience, son égalité d’humeur, n’ont reçu, non plus, aucune atteinte, des longues épreuves de la maladie.

Adieu, ma bien chère Tante, etc.[9]


Notes

  1. Mention ajoutée lors de la copie.
  2. Charles Auguste Duméril.
  3. Alexandrine Brémontier (†), épouse de Charles Auguste Duméril.
  4. Probablement Le mois de Marie populaire, par l'abbé Charles Joseph Bernard.
  5. Jean Bosco ou Don Bosco (1815-1888), prêtre italien canonisé en 1934.
  6. Le docteur Victor Cornil.
  7. On extrait des feuilles du jaborandi, arbuste d'Amérique du Sud, un alcaloïde qui stimule le système nerveux parasympathique.
  8. Voir la lettre du mardi 23 janvier 1883 (A).
  9. Cette lettre est suivie d'une dépêche, partie le 26 janvier à 5 h 30 : « Père plus malade. Pouvez-vous venir ? Paul Duméril ».

Notice bibliographique

D’après un livre de copies.

Pour citer cette page

« Mardi 23 janvier 1883 (B). Lettre de Paul Duméril (Moulins) à sa tante Eugénie Duméril, veuve d'Auguste Duméril (Saint-Brieuc). Lettre recopiée au XIXe siècle », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_23_janvier_1883_(B)&oldid=40871 (accédée le 8 août 2022).

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