Mardi 15 février 1916

De Une correspondance familiale

Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (Camp de La Braconne)

original de la lettre 1916-02-15 pages 1-4.jpg original de la lettre 1916-02-15 pages 2-3.jpg


Mardi 15 Février

Mon cher Louis,

Voilà longtemps que je ne t’ai écrit. En tous cas, dans ce temps-là j’avais encore 54 ans, mais depuis lors j’ai beaucoup vieilli !

J’ai des choses à te dire. D’abord tu vas peut-être passer un grand étonnement en apprenant que Lucie[1] s’apprête à s’étendre à son tour sur une table d’opération : ses maternités successives, des soins imparfaits pris dès la première, ont amené un petit désordre tout extérieur et qui n’atteint pas la santé générale mais qui, négligé trop longtemps, pourrait amener des désordres internes, auquel on attribue déjà la perte de ses espérances en Novembre et cela suffit pour la décider à y porter remède. Elle aura affaire à un spécialiste, l’intervention aura lieu chez nos sœurs d’Alsace, rue Georges Bizet[2] (près de l’Etoile) et on a pris jour pour Vendredi. Elle y entre dès demain soir, subit Jeudi la préparation purgative ou de purgatoire, comme tu voudras l’appeler, et que tu ne connais que trop. Pense à elle par un juste retour de sympathie Vendredi de 8 à 9 h du matin. On l’endormira au chloroforme. Encore une fois rien de très sérieux, mais c’est un travail délicat et je ne doute pas que les suites immédiates n’en soient assez douloureuses ; on lui promet 15 jours de clinique. Je te tiendrai au courant.

Si mon registre est bien tenu et je le crains, je ne t’aurais pas écrit depuis Mercredi[3] ! Tu ne sais donc pas que Michel[4] a passé ici, se transportant de Joigny, dépôt du 105 auquel il ne compte plus, à Lorient, dépôt du 111 où son commandant le réclame, de sorte qu’il ne tardera pas, je pense, à aller rejoindre le dit commandant sur le front, toujours près de l’endroit où Michel a eu sa croix de guerre. Chacun lit l’indicateur[5] à sa façon, Michel en a une qui ne lui a pas laissé de doute sur l’impossibilité de trouver un train avant Samedi soir. Nous avons donc joui 24 heures de sa visite. Pas de nouvelles depuis.

Jacques[6] qui était allé Mercredi au Val de Grâce en observation a été envoyé Vendredi dans un centre de convalescents et surtout de mutilés, paraît-il, à « Maison Blanche », près de Neuilly-sur-Marne, 1 heure de Paris par un train qui part de la Porte de Vincennes. Il y est toujours en observation. On ne peut le voir que le Jeudi et le Dimanche ; Elise[7] compte y aller après-demain avec son beau-frère M. Brabant[8] qui est en permission. Elle a eu aussi hier la visite de son frère Paul[9] qui était pour quelques heures à Paris.

Suzanne[10] a eu de nouveau de la fièvre : le médecin M. Barth pense que, s’il y a de la grippe, il y a aussi une crise de dentition, elle perce 6 dents en ce moment. Géo[11] est enrhumé, Geneviève[12] ne sort pas encore. Seule Anne Marie[13] va au cours et devient un type effroyable de petite élève de la [Ste-Union] ! plaisanteries sottes, ricanements stridents et bébêtes, petites mines effarouchées, c’est complet ! j’espère que cela passera aussi vite que c’est venu. Elle y apporte des dispositions naturelles dont la culture est facile ! mais ce c’est pas grave.

Jacques[14] s’est payé aussi un accès de fièvre Vendredi, mais cela n’a rien été et il a repris sa gaîté.

Dimanche nous avons eu à déjeuner le cousin Paul Duméril de Versailles avec sa fille[15] (18 ans) et son fils[16] (25 ans) qui passé de maréchal des logis d’Artillerie sous-lieutenant d’Infanterie et, comme tel, a été blessé au bras. Il lui manque un morceau d’os considérable et il faudra, je crois, que la guerre dure longtemps pour qu’il puisse y reprendre part. Il est hospitalisé au Ritz, Place Vendôme. Thérèse Delcroix (Mme Dujardin) vient d’avoir une petite fille après 3 garçons[17]. Son mari a été également très grièvement blessé au bras, en Serbie et restera probablement infirme. Il est soigné à Paris et Thérèse y est aussi.

Voilà une chronique bien complète, je crois. Je la termine en t’embrassant tendrement, mon cher petit et en t’envoyant amitiés et souvenirs de tout l’entourage.

Emy


Notes

  1. Lucie Froissart, épouse d’Henri Degroote.
  2. La Congrégation des sœurs du Très Saint-Sauveur, établie là depuis 1881, fonde la clinique Bizet en 1887.
  3. Voir la carte-lettre du mercredi 9 février.
  4. Michel Froissart, frère de Louis.
  5. L’Indicateur des chemins de fer, imprimé.
  6. Jacques Froissart, frère de Louis.
  7. Elise Vandame, épouse de Jacques Froissart.
  8. Pierre Brabant, époux de Claire Vandame.
  9. Paul Émile Vandame.
  10. Suzanne Degroote, 7 ans.
  11. Georges Degroote, 4 ans.
  12. Geneviève Degroote, 3 ans.
  13. Anne Marie Degroote, 8 ans.
  14. Jacques Damas Froissart, 18 mois.
  15. Marie Thérèse Duméril.
  16. Probablement Paul François Marie Duméril.
  17. Thérèse Delcroix, épouse de Jean Maurice Dujardin et mère de Philippe, Max, Claude et Isabelle Dujardin.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 15 février 1916. Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (Camp de La Braconne) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_15_f%C3%A9vrier_1916&oldid=52517 (accédée le 11 août 2022).

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