Dimanche 19 février 1871

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à Félicité Duméril (Morschwiller)

original de la lettre 1871-02-19 pages1-4.jpg original de la lettre 1871-02-19 pages2-3.jpg


Vieux-Thann

Dimanche soir

Chère bonne-Maman,

Quoique nous n'ayons pas besoin du papier pour nous prouver que les mêmes pensées nous occupent, je veux cependant profiter de la voiture pour vous adresser quelques lignes. Je devine tout ce que votre pauvre cœur, déjà si éprouvé, aura ressenti en lisant la lettre de Charles[1] et je sais aussi que vous donnerez à notre cher Julien les mêmes regrets que nous. Je ne crois pas à la réalité de ce que j'écris ; il me semble que je rêve, c'est une lutte dans mon cœur. J'ai relu plusieurs fois la lettre de bon-papa[2] et je vais la redemander à Charles. On voit qu'il a beaucoup souffert et que c'est par expérience qu'il parle de ce que l'on éprouve dans ces grandes épreuves de la vie[3]. Mais c'est de ma pauvre mère, de papa[4], d'Aglaé[5] que je suis préoccupée maintenant. Comment vont-ils pouvoir supporter une telle douleur épuisés comme ils doivent déjà l'être moralement et physiquement. A nous maintenant à prendre exemple sur vous, à nous soumettre aux décrets de la Providence et à ne pas perdre confiance.

Ce qui m'est bien doux c'est de voir à quel point Charles avait apprécié les qualités de notre Julien ; aussi, comme dit bon-papa, c'est tout un édifice d'espérance et de joie qui s'écroule, chacun avait mis en lui plus que de l'affection, par son aimable caractère il devenait nécessaire au bonheur de chacun.

Son souvenir restera toujours doux et tendre...

Mais assez, parlons de ceux qui nous restent, que Dieu nous les garde.

La dernière lettre de Mme Julie[6] du 16 disait que nos jeunes gens[7] étaient encore à Villefranche, et Jules André venait de lui écrire qu'ils partiraient le 25, mais pour où ?.. Mme Léonce n'en savait rien. Léon est donc encore au camp on voudrait l'y voir encore longtemps. Charles vient de lui écrire. J'espère que bientôt nous aurons de ses nouvelles. Je pense bien à vous, et à lui.

Ici on va bien, mes petites filles[8] ont été bien impressionnées hier surtout, la chère petite Emilie ne pouvait pas quitter, me regardant jusqu'à ce que je lui aie souri, aujourd’hui elles ont eu leurs amies[9] et ont bien joué et ri. C'est heureux, à leur âge il faut éviter les impressions tristes ; ces natures délicates en souffrent.

Adieu, chers bons parents, nous vous embrassons de tout cœur.

Votre affectionnée

Eugénie M


Notes

  1. La lettre de son époux Charles Mertzdorff, annonçant la mort de Julien Desnoyers.
  2. Réponse de Louis Daniel Constant Duméril à cette annonce.
  3. Louis Daniel Constant et Félicité Duméril ont perdu leur fille Caroline.
  4. Jeanne Target et son époux Jules Desnoyers.
  5. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  6. Probablement Julie André, épouse de Léonce Berger (« Mme Léonce »).
  7. Léon Duméril et Jules André.
  8. Marie et Emilie Mertzdorff.
  9. Marie et Hélène Berger.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 19 février 1871. Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à Félicité Duméril (Morschwiller) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_19_f%C3%A9vrier_1871&oldid=39437 (accédée le 2 juillet 2022).

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